Introduction : une photo, des coordonnées GPS

Dans l'article précédent, nous avons vu qu'une imprimante signe chaque page avec des points jaunes invisibles. Le smartphone fait pire : il signe chaque photo avec votre position, à quelques mètres près, l'heure à la seconde, et le modèle exact de votre appareil.

Ces informations s'appellent des métadonnées. Elles ne se voient pas sur l'image, mais elles voyagent avec le fichier. Un fugitif milliardaire s'est fait localiser par elles. Des bases militaires secrètes ont été dessinées sur une carte publique par des soldats qui couraient le matin. Et en 2024, les gardes du corps du président de la République ont laissé fuiter ses déplacements avec leur application de running.

Le point commun de ces histoires : personne n'a rien « publié » de secret. Chacun a partagé une photo ou un footing, en toute innocence. Les données ont fait le reste. Voici comment, et comment ne pas être le prochain.

L'EXIF : ce qu'une photo raconte sur vous

EXIF (Exchangeable Image File Format) est une norme née dans les années 1990 pour les appareils photo numériques. Elle permet d'enregistrer, à l'intérieur même du fichier JPEG ou HEIC, des informations sur la prise de vue. À l'origine, c'était un outil de photographe : retrouver la vitesse d'obturation ou l'ouverture d'un cliché réussi. Puis les téléphones ont ajouté une puce GPS, et la géolocalisation est devenue un champ comme un autre.

Voici ce que peut contenir une photo prise avec un smartphone, sans que rien n'apparaisse à l'écran :

Champ

Exemple

Ce que ça révèle

GPSLatitude / GPSLongitude

48°51'29" N, 2°21'07" E

Où vous étiez, souvent à quelques mètres près

GPSAltitude

35 m

L'étage, parfois

DateTimeOriginal

2026:10:24 07:42:13

Quand, à la seconde

Make / Model

Apple iPhone 15 Pro

Votre appareil

LensModel

Back triple camera

Selfie ou caméra arrière

Software

iOS 18.1

La version de votre système

BodySerialNumber (appareils photo)

4021xxxxxx

Un identifiant unique de l'appareil

Miniature (thumbnail)

Image réduite

Parfois l'image avant recadrage ou floutage

Le dernier point mérite qu'on s'y arrête : certains logiciels mettent à jour l'image mais pas sa miniature intégrée. Recadrer un visage ou un document peut laisser la version d'origine dans le fichier.

Une seule photo dit où vous étiez. Dix photos disent où vous habitez, où vous travaillez, à quelle heure vous partez le matin. C'est l'agrégation décrite par Daniel Solove dans la première partie de la série : des données anodines assemblées en un portrait intime.

Astuce pour l'article : rien ne vaut une démonstration. Prenez une photo de votre bureau, passez-la dans exiftool, et publiez la capture (avec des coordonnées floues). L'effet est garanti.

Guatemala, 2012 : John McAfee trahi par un iPhone

Novembre 2012. John McAfee, fondateur de l'antivirus qui porte son nom, vit au Belize. Son voisin, Gregory Faull, est retrouvé mort par balle. La police bélizienne veut entendre McAfee comme « personne d'intérêt ». Il nie toute implication, affirme craindre pour sa vie, et disparaît dans la nature. Pendant des semaines, il nargue ses poursuivants sur son blog.

Début décembre, le magazine VICE publie un article triomphant : son rédacteur en chef et un photographe sont avec le fugitif, en cavale. L'article est illustré d'une photo de McAfee aux côtés du journaliste.

Le problème : la photo a été publiée avec ses métadonnées. Des internautes, dont un journaliste de The Next Web, les extraient en quelques minutes. Appareil : iPhone 4S. Coordonnées GPS : un complexe au Guatemala, avec bâtiments, voitures, bateaux et piscine, parfaitement visible sur une carte satellite. La planque est éventée.

McAfee tente d'abord le contre-feu : sur son blog, il prétend avoir falsifié les métadonnées pour tromper les autorités. Puis il se rétracte, reconnaît que la photo a bien révélé sa position, et accuse un technicien inexpérimenté de VICE. Quelques jours plus tard, il est arrêté au Guatemala pour entrée illégale sur le territoire, puis expulsé vers les États-Unis.

L'ironie est totale : un pionnier de la sécurité informatique, obsédé par sa propre surveillance, localisé par un champ de métadonnées que n'importe quel outil gratuit sait lire. La faute n'était d'ailleurs pas la sienne, mais celle du média qui a publié le fichier brut. C'est la même leçon que The Intercept avec Reality Winner : un journaliste qui publie un fichier original publie aussi tout ce qu'il contient.

Bonus : la photo qui a fait tomber un hacker

La même année, le FBI identifie Higinio Ochoa, membre du collectif CabinCr3w, auteur de défacements de sites de forces de l'ordre américaines. Sur l'une des pages piratées, il avait laissé une photo de sa compagne. Les coordonnées GPS de l'image pointaient vers une maison en Australie. Il restait à recouper avec ses conversations en ligne. Il a été arrêté au Texas.

Strava, 2018 : la carte de chaleur qui dessinait des bases secrètes

En novembre 2017, Strava, l'application de suivi sportif, publie une « heatmap » mondiale : une carte qui agrège les parcours de ses utilisateurs, soit des milliers de milliards de points GPS. Le résultat est superbe. Les villes s'illuminent, les sentiers de randonnée apparaissent, les pistes cyclables se dessinent.

Fin janvier 2018, Nathan Ruser, un étudiant australien membre d'un collectif d'analystes de conflits en sources ouvertes, regarde la carte là où personne ne regarde : au milieu du désert. En Syrie, en Afghanistan, à Djibouti, des formes lumineuses se détachent dans des zones où presque personne n'utilise Strava. Des rectangles parfaits, des boucles répétées. Ce sont des soldats occidentaux qui font leur footing autour de leur base, montre connectée au poignet.

Il publie ses trouvailles sur Twitter. En quelques heures, des analystes du monde entier identifient des bases connues, d'autres beaucoup plus discrètes, les itinéraires de patrouille et les routines quotidiennes. Ruser le résume ainsi : les bases américaines y sont clairement identifiables.

Pourquoi c'est grave

  • La position. Une base que l'on croyait discrète apparaît sur une carte publique.
  • Les habitudes. On voit quels chemins sont empruntés, et donc quels sont sûrs, à quelle heure, à quelle fréquence.
  • Les personnes. En croisant la carte avec les profils publics, on peut parfois remonter jusqu'au nom d'un soldat, puis à son domicile au pays.

Strava a rappelé que les activités privées et les zones de confidentialité étaient exclues de la carte. Autrement dit, tout était conforme aux réglages. Personne n'avait « fuité » quoi que ce soit. Des milliers de personnes avaient simplement laissé les paramètres par défaut. Dans la foulée, le Pentagone a restreint l'usage des fonctions de géolocalisation pour ses personnels déployés.

Ici, aucune photo, aucun champ EXIF. Juste une métadonnée de localisation, partagée en continu, puis agrégée. La même logique, à l'échelle d'une armée.

StravaLeaks, 2024 : les gardes du corps de l'Élysée

On aurait pu croire la leçon de 2018 retenue. Le 28 octobre 2024, Le Monde publie le premier volet de son enquête « StravaLeaks ». Les journalistes ont identifié au moins douze membres du GSPR, le groupe chargé de la protection rapprochée du président de la République, qui publiaient leurs footings sur Strava avec des profils publics.

Ce que ces profils permettaient de reconstituer :

  • Plus d'une centaine de déplacements présidentiels à l'étranger, en croisant les courses avec l'agenda officiel.
  • Des visites annoncées avant l'heure : les gardes partent souvent en reconnaissance plusieurs jours avant le président. Leur footing du matin trahit donc la destination à venir.
  • Des séjours privés : le point de départ et d'arrivée d'une course, c'est souvent l'hôtel. Des hôtels de luxe ont ainsi pu être identifiés comme lieux de séjour probables d'Emmanuel Macron.
  • La vie des agents eux-mêmes : noms, photos, adresses, vie privée, parfois accessibles en quelques clics.

Le Monde relève aussi huit autres membres du personnel de la présidence exposant des informations personnelles sur l'application, et annonce des volets sur la sécurité de Joe Biden et de Vladimir Poutine. L'Élysée a répondu que les conséquences étaient très limitées et que les mouvements de la protection rapprochée, comme son usage des réseaux sociaux, faisaient l'objet d'une surveillance constante.

Retenez le mécanisme. Le président n'a rien publié. Il est exposé par les données de ceux qui l'entourent. C'est exactement l'argument de Laurent Chemla dans la première partie de la série : la surveillance s'intéresse aux réseaux. Votre vie privée dépend aussi des réglages de vos proches.

Sans EXIF, on vous trouve quand même

Supprimer les métadonnées est indispensable, mais ce n'est que la moitié du travail. L'image elle-même parle. Toute une discipline, la géolocalisation en sources ouvertes (OSINT), consiste à retrouver où une photo a été prise à partir de ce qu'elle montre. Des collectifs comme Bellingcat en ont fait une méthode d'enquête journalistique sur des zones de guerre.

Ce qui trahit un lieu, même sans un octet de GPS :

  • L'environnement : enseignes, plaques d'immatriculation, mobilier urbain, prises électriques, sens de circulation, végétation.
  • Le relief et l'architecture : une ligne de crêtes ou une façade se comparent avec Google Street View.
  • Les ombres : leur longueur et leur direction donnent l'heure et l'orientation.
  • Les reflets : vitres, lunettes, écrans, et même les yeux. En 2019, au Japon, un homme a été arrêté pour avoir agressé une jeune chanteuse dont il avait retrouvé le domicile, selon la presse japonaise, notamment grâce au reflet d'une gare dans ses pupilles sur un selfie.
  • L'intelligence artificielle : les modèles de vision récents savent estimer, souvent avec une précision troublante, la ville ou le quartier d'une photo banale. Ce qui demandait des heures à un enquêteur prend désormais quelques secondes.

La règle pratique : avant de publier, regardez votre photo comme le ferait un inconnu qui cherche à savoir où vous habitez. Fenêtre, vue, numéro de rue, boulangerie en arrière-plan, uniforme d'école des enfants : tout compte.

Tuto : lire et nettoyer les métadonnées

Étape 1 - Voir ce que vos photos révèlent

Sans installer quoi que ce soit :

  • iPhone : dans Photos, faites glisser une image vers le haut. Une carte s'affiche avec le lieu exact.
  • Android (Google Photos) : ouvrez la photo, faites glisser vers le haut, la section Détails montre la position.
  • Windows : clic droit sur le fichier, Propriétés, onglet Détails, rubrique GPS.
  • macOS : ouvrez l'image dans Aperçu, Outils → Afficher l'inspecteur, onglet GPS.

Pour aller plus loin, l'outil de référence est ExifTool, de Phil Harvey, gratuit et multiplateforme :

# Tout afficher
exiftool photo.jpg

# Seulement la géolocalisation
exiftool -gps:all photo.jpg

# Lister toutes les photos géolocalisées d'un dossier
exiftool -r -if '$GPSLatitude' -p '$FileName : $GPSPosition' ~/Images

La dernière commande est souvent un choc : des centaines de photos, chacune avec son point sur la carte.

Étape 2 - Nettoyer avant d'envoyer

# ExifTool : supprimer toutes les métadonnées (garde une copie _original)
exiftool -all= photo.jpg

# mat2 (Metadata Anonymisation Toolkit, utilisé par Tails) : crée photo.cleaned.jpg
mat2 photo.jpg

mat2 gère aussi les PDF, documents bureautiques et fichiers audio, qui ont leurs propres métadonnées (auteur, logiciel, historique de révision). Vérifiez toujours le résultat en relançant exiftool sur le fichier nettoyé.

Étape 3 - Couper à la source sur le téléphone

  • iPhone : Réglages → Confidentialité et sécurité → Service de localisation → Appareil photo → Jamais. Pour une photo isolée : dans la feuille de partage, touchez Options en haut et désactivez Position avant l'envoi.
  • Android : dans l'application Appareil photo, désactivez l'option de balises de localisation (son nom varie selon les marques). Dans Google Photos, une option permet de retirer la position d'une image avant le partage.

Étape 4 - Connaître ses canaux de partage

Certaines plateformes suppriment les métadonnées à la publication (c'est le cas de la plupart des grands réseaux sociaux et de Signal). D'autres les transmettent intactes : pièce jointe d'e-mail, lien de stockage en ligne, envoi « en tant que fichier » dans une messagerie, transfert par câble, AirDrop. Les réglages et comportements changent d'une version à l'autre : ne faites confiance à aucun service, nettoyez vous-même. Et souvenez-vous qu'une plateforme qui retire l'EXIF à l'affichage peut très bien l'avoir lu et conservé de son côté.

Étape 5 - Les applications de sport

Sur Strava et ses équivalents : profil privé, activités visibles par vos seuls abonnés ou par vous, zone de confidentialité autour du domicile et du travail, et exclusion des cartes de chaleur agrégées. Les zones de confidentialité masquent le début et la fin du tracé, mais une série de courses qui disparaissent toutes dans le même cercle finit par désigner son centre : un profil privé reste la vraie protection.

Le point juridique

Une photo géolocalisée est une donnée personnelle. Au sens du RGPD, une position rattachable à une personne identifiable est une donnée à caractère personnel. Une entreprise qui collecte vos photos ne peut pas exploiter leurs métadonnées pour une autre finalité que celle annoncée, et vous pouvez lui demander ce qu'elle en a conservé.

Exposer la localisation d'autrui peut être un délit. Depuis la loi du 24 août 2021, l'article 223-1-1 du Code pénal punit le fait de révéler des informations permettant d'identifier ou de localiser une personne, dans le but de l'exposer, elle ou sa famille, à un risque d'atteinte à sa personne ou à ses biens. Les peines vont jusqu'à trois ans d'emprisonnement et 45 000 euros d'amende, et sont aggravées pour certaines victimes, comme les agents publics. Publier la photo d'un voisin avec ses coordonnées n'est pas anodin.

Le droit à l'image s'ajoute au reste. L'article 9 du Code civil protège la vie privée : diffuser la photo identifiable d'une personne sans son accord, a fortiori en révélant où elle se trouve, engage votre responsabilité.

Les limites, honnêtement

  • Nettoyer l'EXIF ne rend pas une photo anonyme. Le décor, les reflets et l'IA peuvent la localiser sans aucune métadonnée.
  • Le fichier n'est pas la seule fuite. L'heure de publication, le compte qui poste, les amis tagués et les photos des autres racontent souvent la même chose.
  • Les plateformes voient avant de nettoyer. Qu'un réseau social retire la position à l'affichage ne veut pas dire qu'il ne l'a pas enregistrée.
  • Proportionnalité. Pour vos photos de vacances envoyées à la famille, la géolocalisation est même pratique. Le réflexe compte quand une photo sort du cercle de confiance, ou si votre métier, votre situation familiale ou votre engagement vous exposent.

Check-list rapide

  • Désactiver la localisation de l'appareil photo, ou la retirer au cas par cas avant partage
  • Passer ses photos dans exiftool -gps:all au moins une fois pour mesurer l'exposition
  • Nettoyer avec exiftool -all= ou mat2 avant tout envoi hors cercle de confiance
  • Ne jamais compter sur la plateforme pour supprimer les métadonnées
  • Relire l'image comme un enquêteur : fenêtre, rue, enseignes, reflets
  • Applications de sport : profil privé et exclusion des cartes de chaleur
  • Journaliste : ne jamais publier le fichier original d'une source
  • Parler de tout ça à ses proches : leurs réglages vous exposent aussi

FAQ

Instagram, Facebook ou X publient-ils la position de mes photos ? Les grands réseaux sociaux suppriment généralement l'EXIF des images affichées. Mais ils peuvent l'avoir lu à l'envoi, et la position peut réapparaître si vous ajoutez un lieu à la publication.

Une capture d'écran contient-elle ma position ? En général non : elle n'a pas de données GPS de prise de vue. Elle garde toutefois la date, l'appareil, et ce qui est visible à l'écran.

Faire une capture d'écran de ma photo suffit-il à la nettoyer ? Pour l'EXIF, c'est une astuce efficace et rapide. Pour le contenu de l'image, non.

Les vidéos ont-elles aussi des métadonnées ? Oui, souvent avec la position. ExifTool et mat2 les traitent aussi.

Les zones de confidentialité de Strava suffisent-elles ? Elles aident, mais une série de tracés qui s'arrêtent au bord du même cercle désigne son centre. Un profil privé protège mieux.

Conclusion : vos photos parlent plus que vous

John McAfee pensait échapper à la police. Des soldats pensaient simplement courir. Des gardes du corps pensaient suivre leurs progrès sportifs. Aucun n'avait l'intention de révéler quoi que ce soit, et tous l'ont fait. Pas par imprudence spectaculaire, mais par défaut : un réglage d'usine, un fichier publié tel quel, une carte générée à partir de millions de parcours.

C'est le fil rouge de la série « Rien à cacher ? » : la donnée qui vous trahit est rarement celle que vous avez choisi de partager. C'est celle que vos outils produisent à votre place. La bonne nouvelle, c'est qu'ici, contrairement aux points jaunes de l'imprimante, vous avez la main : un réglage, une commande, un réflexe avant d'appuyer sur « Envoyer ».

Sources