Introduction - la vie privée n'est pas un secret, c'est un pouvoir
On prête au cardinal de Richelieu une phrase terrible :
« Qu'on me donne six lignes écrites de la main du plus honnête homme, j'y trouverai de quoi le faire pendre. »
L'attribution est sans doute apocryphe. Mais l'intuition, elle, n'a jamais été aussi vraie. Nous ne laissons plus six lignes, nous en laissons des millions, chaque jour, sans les écrire, sans les relire, et surtout sans savoir qui les lira.
La vie privée est souvent présentée comme un caprice de personnes qui auraient quelque chose à se reprocher. C'est un contresens. La vie privée n'est pas le droit de cacher le mal, c'est le droit de décider de ce que les autres savent de nous, quand, et dans quel but. C'est une affaire de pouvoir. Celui qui sait tout de vous peut vous prédire, vous influencer, vous trier, vous exclure ou vous punir.
Cet article défend une thèse simple, la protection de la vie privée n'est pas une coquetterie individuelle, mais une condition de la liberté collective. Pour la démontrer, il faut d'abord démonter l'argument qui l'étouffe le plus souvent :
« Je n'ai rien à cacher. »
« Je n'ai rien à cacher » - anatomie d'un sophisme
Pourrait-on obtenir une copie de tous vos e-mails, de vos messages, de vos photos et de tous les fichiers de votre ordinateur ? Personne ne répond oui. Et dès l'instant où l'on pose une barrière entre ce qu'on accepte de montrer et ce qu'on préfère garder, on reconnaît avoir quelque chose à protéger. Ce n'est pas suspect, c'est humain.
Le juriste américain Daniel Solove a consacré un essai devenu classique à cet argument, « I've Got Nothing to Hide » and Other Misunderstandings of Privacy (San Diego Law Review, 2007). Il y montre que l'argument repose sur une définition étroite de la vie privée, il suppose qu'elle ne sert qu'à dissimuler des actes répréhensibles. Or les dangers de la collecte massive ne se limitent pas à la révélation d'un secret honteux. Il y a l'agrégation, qui assemble des informations anodines en un portrait intime. Il y a l'usage secondaire, quand une donnée collectée pour un motif sert à un autre. Il y a l'exclusion, quand vous ne pouvez ni savoir ce qu'on détient sur vous, ni le corriger. Face à ces problèmes-là, conclut Solove en substance, l'argument du « rien à cacher » n'a tout simplement rien à dire.
Edward Snowden a résumé la même idée par une analogie restée célèbre, se désintéresser de la vie privée parce qu'on n'a rien à cacher revient à se désintéresser de la liberté d'expression parce qu'on n'a rien à dire. Un droit ne se mesure pas à l'usage qu'on en fait aujourd'hui, mais à ce qu'il permet à tous, y compris à ceux qui en ont besoin.
Deux autres idées, achèvent de renverser l'argument :
- Ce n'est pas vous qui décidez de ce qu'on vous reproche. Comme l'écrit Lionel Dricot dans Non, je n'ai rien à cacher, ce sont ceux qui examinent vos données qui fixent la frontière du suspect, pas vous.
- L'information recherchée n'est pas ce que vous dites, mais à qui vous le dites. Laurent Chemla rappelle dans Rien à cacher que la surveillance moderne s'intéresse d'abord aux réseaux de relations. Protéger sa vie privée, c'est donc aussi protéger les autres.
Répondre aux objections, une par une
Les objections reviennent toujours, au repas de famille comme à la machine à café. Elles méritent mieux qu'un haussement d'épaules, elles méritent une réponse.
« Si tu n'as rien fait de mal, tu n'as rien à craindre »
Cette phrase suppose que la définition du « mal » est fixe. Elle ne l'est jamais. En France, l'homosexualité est restée visée par le droit pénal jusqu'en 1982. Ailleurs dans le monde, elle reste un crime. Ce qui est légal aujourd'hui peut devenir suspect demain, et ce qui est suspect demain se cherche dans les données d'hier. Vous ne pouvez pas être certain que ce que vous faites aujourd'hui ne sera pas interdit demain.
« De toute façon, ils savent déjà tout »
C'est l'argument de la résignation, et il est faux sur deux plans. D'abord, tout le monde ne sait pas tout, une donnée qui n'existe pas ne peut ni fuiter, ni être vendue, ni être saisie. Ensuite, la vie privée n'est pas un stock qu'on perd une fois pour toutes, c'est un flux. Chaque jour, de nouvelles informations sont produites. Les réduire aujourd'hui protège ce que vous serez demain, votre santé future, vos opinions futures, vos relations futures.
« Je n'intéresse personne »
Vous n'intéressez peut-être personne en tant que cible. Mais la surveillance moderne ne vise pas que des cibles, elle vise des graphes. Quand une personne est placée sous surveillance, son entourage l'est aussi, souvent sur deux ou trois degrés de relation. Or, selon une étude de 2011, deux membres de Facebook ne sont séparés en moyenne que par 4,74 relations. Vous n'avez pas besoin d'être intéressant : il suffit de connaître quelqu'un qui le devient.
« C'est pour notre sécurité »
Personne ne conteste qu'un État doive pouvoir enquêter. La question n'est pas là. Elle porte sur la proportion et le contrôle, une surveillance ciblée, autorisée par un juge et limitée dans le temps n'a rien de commun avec une collecte massive et permanente sur toute la population. La seconde transforme chaque citoyen en suspect potentiel, inverse la présomption d'innocence, et crée des bases de données qui survivront aux bonnes intentions de ceux qui les ont bâties.
« La publicité ciblée, ça m'arrange »
Une publicité qui vous ressemble est le symptôme visible d'un profil invisible. Ce profil ne sert pas qu'à vous vendre des chaussures : il peut servir à fixer un prix, refuser un crédit, trier une candidature ou orienter un vote. Le confort d'une recommandation pertinente se paie avec une matière première que vous ne contrôlez plus.
« Si tu caches quelque chose, c'est que tu es coupable »
Vous fermez la porte des toilettes. Vous mettez vos lettres sous enveloppe. Vous ne lisez pas votre relevé bancaire à voix haute dans le métro. Personne n'y voit l'aveu d'un crime. L'intimité est la condition ordinaire de la vie humaine, c'est l'exposition totale qui est anormale.
Les leçons de l'histoire - quand le fichier devient une arme
L'objection la plus profonde au « rien à cacher » n'est pas théorique. Elle est historique. À plusieurs reprises au XXe siècle, des fichiers constitués pour des raisons administratives banales sont devenus les instruments les plus efficaces de la persécution. Ce n'était pas la faute des données : c'était la faute de ceux qui, un jour, les ont eues entre les mains.
Amsterdam, 1943 - détruire le registre pour sauver des vies
Aux Pays-Bas, l'administration tenait un registre de population d'une grande précision, qui mentionnait notamment la religion. Sous l'occupation allemande, chaque personne de plus de 15 ans devait porter une carte d'identité, et celles des Juifs étaient marquées d'un grand J. Le registre d'Amsterdam contenait les données de plus de 70 000 Juifs de la ville, selon les Archives municipales d'Amsterdam reprises par TracesOfWar. Il servait aussi à démasquer les fausses cartes fabriquées par la Résistance.
Le 27 mars 1943, un groupe de résistants mené par l'écrivain et peintre Willem Arondeus et le sculpteur Gerrit van der Veen s'introduit dans le bâtiment, déguisé en policiers, et y pose des explosifs. L'attaque détruit environ 800 000 cartes, soit près de 15 % des archives. Arondeus est exécuté le 1er juillet 1943 avec onze de ses camarades. Il avait demandé qu'on dise après la guerre que les homosexuels n'étaient pas des lâches. Sur plus de 140 000 Juifs vivant aux Pays-Bas en 1940, plus de 100 000 ont péri.
Des hommes sont morts pour détruire un fichier. C'est peut-être la réponse la plus définitive à ceux qui pensent qu'une base de données est neutre.
Paris, 1940-1942 - le « fichier Tulard »
En France, à l'automne 1940, les Juifs de zone occupée doivent se déclarer auprès des autorités. La préfecture de police, sous la direction d'André Tulard, en tire un fichier méthodique : noms, adresses, nationalités. Ce fichier sera mis à la disposition des policiers chargés des arrestations. Lors de la rafle du Vél' d'Hiv, les 16 et 17 juillet 1942, quelque 27 000 fiches en sont extraites pour être distribuées aux équipes sur le terrain, selon le ministère des Armées. Plus de 13 000 personnes sont arrêtées, dont plus de 4 000 enfants.
Beaucoup de ceux qui s'étaient déclarés en 1940 l'avaient fait par respect de la loi. Ils n'avaient « rien à cacher ».
Rwanda, 1994 - la carte d'identité comme arrêt de mort
Au début des années 1930, l'administration coloniale belge impose des cartes d'identité mentionnant l'appartenance « ethnique » : Hutu, Tutsi ou Twa. Six décennies plus tard, pendant le génocide des Tutsi, les miliciens dressent des barrages sur tout le réseau routier. Ils y contrôlent les cartes, et ceux dont la carte porte la mention Tutsi sont tués sur place, comme le documente le Mémorial de la Shoah. Une survivante a raconté avoir dû mâcher sa carte pour ne pas être identifiée. Depuis 1996, la carte rwandaise ne mentionne plus l'ethnie.
Berlin-Est - 111 kilomètres de vies privées
La Stasi, police politique de la RDA, a constitué l'une des plus vastes archives de surveillance de l'histoire : 111 kilomètres de dossiers, selon les Archives fédérales allemandes, et des fichiers sur environ 5,6 millions de personnes. À la chute du régime, elle comptait environ 91 000 employés et un réseau d'informateurs officieux estimé à près de 190 000 personnes, qui surveillaient amis, collègues et proches. Elle conservait même des échantillons d'odeur corporelle prélevés lors des interrogatoires.
La Stasi n'avait ni smartphones, ni réseaux sociaux, ni reconnaissance faciale. Imaginez ce qu'elle aurait fait avec.
Kaboul, 2021 - la biométrie change de mains
Ce n'est pas une histoire ancienne. En août 2021, lors de leur offensive, les talibans ont saisi des appareils biométriques de l'armée américaine appelés HIIDE, comme l'a révélé The Intercept. Ces terminaux contenaient des scans d'iris, des empreintes digitales et des informations biographiques, et donnaient accès à de grandes bases centralisées. Collectées pour identifier des insurgés, ces données ont aussi servi à enregistrer les Afghans qui travaillaient avec la coalition. Du jour au lendemain, la base de données de protection est devenue une liste de cibles potentielles.
La leçon est toujours la même, on ne choisit pas qui héritera d'un fichier.
Et si demain... - la donnée survit au régime qui la collecte
Il faut oser l'exercice de pensée, parce qu'il est au cœur du sujet. Imaginons qu'un régime comparable à celui de 1940 arrive au pouvoir demain, dans un pays démocratique, par les urnes ou par la force. De quoi aurait-il besoin pour retrouver ceux qu'il veut persécuter ?
En 1940, il fallait un recensement, des fonctionnaires zélés, des fiches cartonnées et des mois de travail. Aujourd'hui, l'essentiel existe déjà, éparpillé dans des serveurs privés et publics :
- La géolocalisation de votre téléphone dit quels lieux de culte vous fréquentez, quelles manifestations vous avez rejointes, quelles cliniques vous avez visitées.
- Vos recherches disent ce qui vous inquiète, ce que vous croyez, ce que vous désirez.
- Vos contacts dessinent votre réseau, avec ses militants, ses journalistes, ses minorités.
- Vos « j'aime » suffisent à deviner ce que vous n'avez jamais déclaré. En 2013, une étude publiée dans les PNAS par Michal Kosinski et ses collègues montrait qu'à partir des seuls « j'aime » Facebook de 58 000 volontaires, un modèle distinguait correctement les hommes homosexuels des hétérosexuels dans 88 % des cas, et les électeurs démocrates des républicains dans 85 % des cas.
Le fichier Tulard avait demandé aux gens de se déclarer. Le fichier de demain n'aura pas besoin de le demander, il déduira.
Ce n'est pas de la science-fiction
Les données ne changent pas de nature quand le droit change autour d'elles. Aux États-Unis, en 2022, une mère du Nebraska et sa fille de 17 ans ont été poursuivies après un avortement tardif, au-delà de la limite légale de l'État. Ce sont leurs messages privés Facebook, obtenus par la police grâce à un mandat, qui ont fourni l'essentiel des preuves, comme l'a rapporté NPR. La mère a été condamnée à deux ans de prison. Quoi qu'on pense de l'affaire elle-même, elle montre un mécanisme simple, une conversation intime, stockée en clair chez un tiers, devient une pièce à conviction le jour où la loi le permet. Et la même année, la fin de la protection fédérale du droit à l'avortement a rendu illégal, dans plusieurs États, ce qui était légal la veille.
Une base de données est construite par un gouvernement et héritée par le suivant. Elle n'a pas d'opinion, pas de mémoire morale, pas de date de péremption. La question n'est jamais de savoir si l'on fait confiance au pouvoir actuel, mais si l'on fait confiance à tous les pouvoirs futurs.
L'effet dissuasif - la surveillance change ce que nous osons faire
On pourrait croire que la surveillance ne nuit qu'à ceux qu'elle attrape. C'est oublier son effet le plus massif et le plus silencieux : l'autocensure. Quand on se sait observé, on cesse de chercher, de lire, de dire certaines choses, même parfaitement légales.
Cet effet a été mesuré. Le chercheur Jon Penney, du Citizen Lab de l'université de Toronto, a analysé la fréquentation de 48 articles Wikipédia portant sur des sujets surveillés par les autorités américaines, comme Al-Qaïda ou la « bombe sale ». Après les révélations d'Edward Snowden en juin 2013, leur trafic a chuté de près de 30 %, selon l'étude publiée dans le Berkeley Technology Law Journal et rapportée par NBC News. Surtout, la tendance de long terme s'est infléchie : il ne s'agissait pas d'un réflexe passager, mais d'un changement durable de comportement.
Relisons ce chiffre. Il ne s'agit pas de terroristes qui auraient cessé de comploter. Il s'agit de citoyens ordinaires qui ont renoncé à s'informer. Une démocratie a besoin de journalistes qui enquêtent, d'étudiants qui explorent des sujets dérangeants, de lanceurs d'alerte qui parlent, de minorités qui s'organisent. Tous ont besoin d'un espace où penser sans être regardés.
C'est le sens profond du panoptique imaginé par Jeremy Bentham au XVIIIe siècle et analysé par Michel Foucault dans Surveiller et punir, une prison où chaque détenu peut être observé à tout moment sans savoir s'il l'est. Nul besoin de surveiller réellement tout le monde. Il suffit que chacun se sache surveillable pour qu'il se discipline lui-même.
Le capitalisme de surveillance - quand vous êtes le produit
L'État n'est pas le seul acteur. Une part immense de nos données n'est pas collectée par des services de renseignement, mais par des entreprises dont c'est le modèle économique. La sociologue Shoshana Zuboff a nommé ce système le capitalisme de surveillance : l'expérience humaine y devient une matière première, transformée en prédictions de comportement vendues à ceux qui veulent les influencer.
L'affaire Cambridge Analytica en a révélé le potentiel politique. Par le biais d'une application présentée comme un simple test de personnalité, la société a obtenu les données de jusqu'à 87 millions d'utilisateurs Facebook, qui ont servi à profiler des électeurs. En 2019, la Federal Trade Commission américaine a infligé à Facebook une amende record de 5 milliards de dollars, selon la BBC reprise par LBC. La plupart des personnes concernées n'avaient même pas répondu au questionnaire : c'étaient leurs amis qui l'avaient fait.
Voilà ce que l'argument du « rien à cacher » ne voit pas. Le danger n'est pas qu'on découvre votre secret. Le danger est qu'on vous connaisse mieux que vous ne vous connaissez, et qu'on utilise cette connaissance pour décider à votre place, quel prix vous payer, quel crédit vous accorder, quelle information vous montrer, quel vote vous suggérer. Une étude de 2015 de la même équipe, publiée dans les PNAS, montrait d'ailleurs que les jugements de personnalité calculés à partir des « j'aime » étaient plus justes que ceux des amis, de la famille et même du conjoint.
Un pouvoir qui vous connaît intégralement, alors que vous ne savez rien de lui, n'est plus une relation commerciale. C'est une asymétrie.
Le droit l'a compris avant nous
La vie privée n'est pas une lubie de militants du numérique. C'est un droit fondamental, inscrit dans les textes nés des pires leçons du XXe siècle.
- Déclaration universelle des droits de l'homme (1948), article 12 : nul ne sera l'objet d'immixtions arbitraires dans sa vie privée, sa famille, son domicile ou sa correspondance.
- Convention européenne des droits de l'homme (1950), article 8 : toute personne a droit au respect de sa vie privée et familiale, de son domicile et de sa correspondance.
- Charte des droits fondamentaux de l'Union européenne, articles 7 et 8 : elle distingue le respect de la vie privée et la protection des données à caractère personnel, consacrée comme un droit à part entière.
- Règlement général sur la protection des données (RGPD), applicable depuis le 25 mai 2018 : il impose la minimisation des données, la limitation des finalités et donne à chacun des droits d'accès, de rectification et d'effacement.
La France a d'ailleurs une histoire singulière sur ce point. Le 21 mars 1974, Le Monde titrait « SAFARI ou la chasse aux Français ». Le projet SAFARI visait à interconnecter les fichiers administratifs à partir d'un identifiant unique. Le scandale fut tel que le gouvernement abandonna le projet quelques jours plus tard et lança les travaux qui aboutirent à la loi Informatique et libertés du 6 janvier 1978 et à la création de la CNIL. Son article premier pose un principe qui n'a pas pris une ride : l'informatique doit être au service de chaque citoyen et ne doit porter atteinte ni à l'identité humaine, ni aux droits de l'homme, ni à la vie privée, ni aux libertés individuelles ou publiques.
Les générations qui avaient connu le fichier Tulard savaient ce qu'interconnecter des fichiers voulait dire. Ce savoir s'est inscrit dans la loi. Le risque, aujourd'hui, est qu'il s'efface des mémoires.
Que faire ? Minimiser, chiffrer, refuser
Défendre sa vie privée ne demande ni paranoïa ni compétences d'expert. Cela demande surtout de changer de réflexe : se demander, avant chaque donnée produite, si elle a besoin d'exister.
- Minimiser. La donnée la mieux protégée est celle qu'on ne crée pas. Refusez les permissions inutiles, désactivez la géolocalisation permanente, supprimez les applications que vous n'utilisez plus.
- Chiffrer. Préférez une messagerie chiffrée de bout en bout pour vos conversations intimes. L'affaire du Nebraska montre ce que devient un message stocké en clair chez un tiers.
- Cloisonner. Un navigateur respectueux, des adresses e-mail différentes selon les usages, un VPN payé de façon à ne pas relier votre identité à votre compte : chaque cloison réduit ce qu'un seul acteur peut recouper.
- Exercer ses droits. Le RGPD vous permet de demander à une entreprise quelles données elle détient sur vous et d'en exiger l'effacement. C'est gratuit, et c'est souvent révélateur.
- Soutenir et transmettre. Des associations comme La Quadrature du Net défendent ces libertés au quotidien. Et chaque fois que quelqu'un vous dit qu'il n'a rien à cacher, vous avez désormais de quoi lui répondre.
Aucun de ces gestes ne rend invisible. Ensemble, ils rendent la surveillance plus coûteuse, moins totale, et vous redonnent une part de contrôle. C'est exactement ce qu'est la vie privée.
Conclusion - la vie privée est un bien commun
« Je n'ai rien à cacher » est une phrase prononcée au présent, par quelqu'un qui se croit seul et en sécurité. Elle oublie trois choses : que les lois changent, que les régimes passent mais que les fichiers restent, et que nos données parlent aussi des autres.
L'histoire l'a montré à Amsterdam, à Paris, à Kigali, à Berlin-Est et à Kaboul : un fichier n'est jamais neutre, il attend simplement son lecteur. Les chercheurs l'ont mesuré : la surveillance fait taire même ceux qui n'ont rien fait. Et l'économie numérique le confirme chaque jour : celui qui sait tout de vous finit par décider pour vous.
Défendre sa vie privée, ce n'est donc pas cacher quelque chose. C'est protéger la possibilité, pour chacun, de penser, de chercher, d'aimer, de croire et de s'opposer sans demander la permission. C'est refuser que la liberté de demain dépende de la bienveillance de ceux qui détiendront nos données. Willem Arondeus est mort pour détruire un fichier. Le moins que nous puissions faire est de ne pas en remplir de nouveaux sans réfléchir.
Sources
- Je n'ai rien à cacher - jenairienacacher.fr
- Daniel J. Solove, « I've Got Nothing to Hide » and Other Misunderstandings of Privacy, San Diego Law Review, 2007
- Lionel Dricot, Non, je n'ai rien à cacher
- Laurent Chemla, Rien à cacher
- 1943 Amsterdam civil registry office bombing - Wikipédia
- Raid on the Population Registry of Amsterdam - TracesOfWar
- Willem Arondeus - United States Holocaust Memorial Museum
- Le sort des Juifs et des Tsiganes - ministère des Armées
- La rafle du Vélodrome d'hiver - Sciences Po, Mass Violence & Resistance
- Un maillage serré des massacres - Mémorial de la Shoah
- The Passport to Death: Story of Rwanda's Notorious ID - KT Press
- Stasi Records Archive - Archives fédérales allemandes
- Stasi Records Agency - Wikipédia
- The Taliban Have Seized U.S. Military Biometrics Devices - The Intercept, 2021
- Private traits and attributes are predictable from digital records of human behavior - Kosinski et al., PNAS, 2013
- A Nebraska woman is charged with helping her daughter have an abortion - NPR, 2022
- Nebraska mother sentenced to 2 years in prison - NBC
- Chilling Effects: Online Surveillance and Wikipedia Use - Jon Penney, Citizen Lab
- Traffic to Wikipedia terrorism entries plunged after Snowden revelations - NBC News
- US Regulators Approve $5bn Facebook Fine - LBC, 2019
- Michal Kosinski - Wikipédia (étude PNAS 2015)
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