Introduction : quand l'espion change d'employeur

Dans la première partie, nous avons vu des fichiers d'État tomber entre de mauvaises mains. L'affaire Squarcini montre un autre scénario, plus discret et peut-être plus inquiétant pour une démocratie en paix : celui où les savoir-faire, les réseaux et parfois les moyens du renseignement se mettent au service d'un intérêt privé.

La cible n'était ni un terroriste, ni un espion étranger. C'était un petit journal satirique d'Amiens, Fakir, et son fondateur, François Ruffin, qui préparait un documentaire moqueur sur l'homme le plus riche de France.

Les faits - un journal surveillé pendant trois ans

Bernard Squarcini, surnommé « le Squale », a dirigé la Direction centrale du renseignement intérieur (DCRI, devenue depuis la DGSI) de 2008 à 2012. Après son départ, il est devenu consultant en sécurité, travaillant largement pour le groupe de luxe LVMH. Selon le parquet, sa société Kyrnos était liée à LVMH par un contrat d'environ 2,2 millions d'euros, comme l'a rapporté l'AFP reprise par Blick.

Entre 2013 et 2016, la rédaction de Fakir a été infiltrée et surveillée, selon Reporters sans frontières. À l'époque, François Ruffin et son équipe tournaient Merci Patron !, documentaire satirique sur Bernard Arnault, sorti en 2016 et récompensé l'année suivante par le César du meilleur documentaire. Ils prévoyaient aussi de perturber une assemblée générale des actionnaires de LVMH. C'est précisément ce qui inquiétait le groupe, d'après Fortune.

L'accusation soutenait que le dispositif visait notamment à recruter des informateurs dans l'entourage du journal et à obtenir le film avant sa sortie. Des échanges téléphoniques révélés par Mediapart en 2019 ont mis en lumière le rôle de prestataires de LVMH dans cette opération.

Un journal indépendant, des militants, un film satirique : voilà ce qui a justifié, aux yeux de certains, trois ans de surveillance.

Le procès et le jugement

Le procès s'est tenu devant le tribunal correctionnel de Paris du 13 au 28 novembre 2024, avec dix prévenus, dont un préfet et un ancien magistrat de la cour d'appel de Paris. Bernard Squarcini était poursuivi pour onze chefs, dont trafic d'influence et détournement de fonds publics.

Le 7 mars 2025, le tribunal a rendu son jugement :

Point

Décision

Peine de prison

4 ans, dont 2 avec sursis ; la partie ferme sous bracelet électronique

Amende

200 000 €

Confiscation

Plus de 450 000 € d'avoirs

Interdiction

5 ans d'activité dans le renseignement et le conseil

Volet Fakir

Reconnu complice de la surveillance illégale de François Ruffin et de membres de Fakir

Autres prévenus

Sept condamnés, de 6 mois à 4 ans de prison partiellement avec sursis

Sources : La Libre / Belga, AFP via Malay Mail, RSF.

Le président du tribunal a estimé que Bernard Squarcini avait délibérément choisi d'enfreindre la loi par appât du gain. Ses avocats ont plaidé la relaxe et annoncé faire appel. Je n'ai pas trouvé d'information publique sur l'issue d'un procès en appel : tant qu'une décision n'est pas définitive, il reste présumé innocent.

Le grand absent : LVMH

Le point le plus troublant de l'affaire tient à ce qui ne s'est pas passé. En décembre 2021, LVMH a conclu avec le parquet de Paris une convention judiciaire d'intérêt public (CJIP) : en échange d'une amende de 10 millions d'euros, les poursuites contre la société ont été éteintes. Comme le précise le communiqué du parquet, cette validation n'emporte pas déclaration de culpabilité. François Ruffin avait demandé son rejet, faisant valoir que la somme représentait environ 0,02 % du chiffre d'affaires du groupe.

Bernard Arnault, entendu comme témoin au procès, a affirmé n'avoir absolument pas été au courant de la surveillance et accusé François Ruffin d'instrumentaliser le procès. Il n'a jamais été mis en examen. RSF a résumé le paradoxe : le tribunal reconnaît que l'espionnage de Fakir a été réalisé au profit de LVMH, sans que la culpabilité des commanditaires soit établie.

L'histoire n'est pas close. Fin 2025, un juge parisien a validé l'assignation de LVMH au civil par François Ruffin pour intrusion dans sa vie privée, selon l'AFP reprise par FashionUnited.

Ce que l'affaire dit du « rien à cacher »

Fakir n'avait rien d'illégal à cacher. Un journal qui enquête, des militants qui préparent une action publique, un réalisateur qui tourne un film : tout cela relève de la liberté d'expression la plus ordinaire. Ils ont pourtant été surveillés pendant trois ans. L'affaire illustre presque mot pour mot les arguments de la première partie.

  • Ce n'est pas vous qui décidez de ce qu'on vous reproche. Fakir ne se reprochait rien. C'est un intérêt puissant qui a jugé son activité gênante.
  • On ne choisit pas qui utilise les compétences de surveillance. Les savoir-faire acquis au service de l'État peuvent, une fois sortis de l'administration, servir à protéger une réputation privée.
  • La surveillance vise les réseaux. Infiltrer une rédaction, c'est atteindre ses sources, ses contacts, ses lecteurs engagés. Protéger sa vie privée, c'est protéger les autres.
  • L'asymétrie de pouvoir. D'un côté, un journal artisanal ; de l'autre, un groupe capable de régler l'affaire pénale par une amende sans reconnaissance de culpabilité.

C'était fou, oui. Et c'est justement parce que c'est arrivé en France, dans un État de droit, qu'il ne faut pas le prendre à la légère. Si un petit journal satirique peut être infiltré pour un film, qui peut sérieusement affirmer n'avoir jamais rien qui puisse déranger quelqu'un de plus puissant que lui ?

Conclusion

La justice a fait une partie de son travail : un ancien chef du renseignement intérieur a été condamné en première instance, et l'infiltration d'une rédaction a été qualifiée pour ce qu'elle est. Mais l'affaire laisse une leçon plus large. La menace contre la vie privée ne vient pas seulement des régimes autoritaires ou des fichiers d'État. Elle vient aussi de la rencontre entre l'argent, l'influence et des techniques de surveillance qui peuvent se louer. Face à elle, l'argument du « rien à cacher » ne protège personne. Ce qui protège, c'est le droit, la presse libre, et la vigilance de chacun.

Sources